Norouz sous les bombes

Témoignages venus d'Iran, à l'aube de Norouz (20 mars 2026).

Notre VPN marche de nouveau, mais le signal est très faible... Je pensais qu'ils nous laisseraient tranquille aujourd'hui et demain ; qu'ils nous laisseraient entrer dans la nouvelle année sans le bruit des bombes et des avions de chasse. Dès l'aube, ils ont pourtant bombardé le carrefour près de notre maison, et à présent, alors que nous célébrons la nouvelle année, ils l'ont “accueillie” par plusieurs bombardements intensifs sur l'Est de Téhéran... Bonne année depuis Téhéran sous les bombes...

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Ces derniers jours, je voulais écrire à propos de nos conditions de vie sous les missiles. D'autant plus car il y a tant de personnes qui travaillent activement à essayer d'effacer notre humanité. A effacer nos visages, nos voix, nos noms. A insister sur le fait que ce serait “le coût nécessaire d'une frappe chirurgicale”, qu'il y a une nécessité à ce que nos vies soient meurtries par la guerre, et que bien que ça soit douloureux, ce serait inévitable, afin d'accueillir le futur qu'ils prétendent nous offrir. Je voulais écrire, encore et encore, pour dire que nous sommes des personnes, que nous sommes là, que nous respirons dans cette ville ; et que nos maisons, nos vies, notre travail, et notre futur, comptent aussi. Mais je n'y arrivais pas.

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Les forces de l'ordre ont condamné l'accès au cimetière de Khavaran, empêchant les familles d'y entrer. Chaque année, ce lieu devient témoignage de l'endurance et de la résistance silencieuse des familles des prisonnier·e·s politiques exécuté·e·s dans les années 1980.

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Une mère qui a perdu son enfant et son petit-enfant de cinq dans l'attaque du vol 752 : “Au prétexte de 'soutenir le peuple', ils ont brisé la vie d'une nation entière : en détruisant les infrastructures vitales (écoles, hôpitaux, logements), en privant d’électricité, d'eau, de pain, en répandant l'insécurité et la terreur. Ce n'est pas du soutien : c'est une guerre contre le peuple. Nous, peuple d'Iran, sans défense, ne sommes pas des instruments de guerre. Nous voulons la vie, pas la guerre.”

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Des bombardements incessants ont commencé à Téhéran juste après le début du nouvel an. C'est la chose la plus vicieuse et indécente que j'ai jamais vécue. Désacraliser ainsi tout ce que le monde a de plus beau et d'ancestral, c'est ce que les colons incivilisés aiment le plus faire.

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Un petit compte rendu de ces journées en Iran sous la guerre : Plus j'entends des témoignages en Iran ces derniers jours, plus je comprends que “guerre” n'est pas un terme unique. Chaque personne en a sa propre perception. Ça change d'une ville à une autre, d'un quartier à celui d'à côté, et même d'un appartement à un autre au sein du même immeuble. C'est comme si chaque foyer avait sa propre histoire à écrire.

Si tu as des enfants ou non, si il y a quelqu'un dans ta famille qui est malade ou non, si tu as un proche en danger ou dans l'incapacité de se déplacer... chacune de ces situations porte un univers propre, et changera ton expérience de la guerre. Même tes souvenirs dans ce pays, tout ce que tu as vu et vécu avant, changera ton interprétation de ce qui est en train de se produire, et aura un effet sur comment tu fais affrontes la peur aujourd'hui.

La distance d'un bombardement a son importance. Mais même quand tu entends le même bruit depuis le même immeuble, au même moment, les réactions divergent. Une personne court, une autre se retrouve paralysée d'effroi, une autre prie, une autre reste silencieuse et attend de voir si un nouveau bruit va advenir ou non.

Aucune expérience ne se ressemble. Et d'ailleurs elles ne sont pas censées être homogènes. C'est pour ça qu'il est difficile de parler en terme de “l'expérience du peuple”. Je ne peux que vous narrer ma propre expérience. La manière dont je la ressens. Ni plus, ni moins. C'est sans doute uniquement dans la mort que tout devient indifférencié. Dans la mort, il y a plus aucun ressenti, aucune sensation, pour personne. Mais vivre sous la menace constante, ça, ça prend une forme différente pour chaque personne.

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A Téhéran, les habitant·e·s ont cuisiné des plats traditionnels de nouvel an (sabzi polo ba mahi) pour les offrir aux équipes de secours.

Texte en Persan et en Anglais